
Bubba Sparxxx, Petey Pablo, Nappy Roots, dans une moindre mesure David Banner et UGK … les rappeurs qui chantent la gloire de leur campagne se comptent sur les doigts d’une main. Au fond, diront certains, rien de plus normal : les racines du rap poussent sur un sol bitumineux, pas fertilisé aux purins. Mais si, au fond, le rap était simplement une musique qui poussait dans la merde ? (Note à moi-même : ne pas abuser des vannes puantes pour commencer une chronique). Blague foireuse à part, du rap rural, il y a une part de paradoxe. Urbain par nature, forcément représentatif de la modernité (en atteste l’émergence perpétuelle de sous genres), nombre d’aspects du rap s’opposent à l’image généralement partagée du monde rural, (idéalement) vu comme un lieu de permanence, de traditions : bref, tout ce qui du point de vue d’un mec de la ville respire une mentalité de « paysan », ou de « redneck » dirait-on outre-Atlantique. Pourtant, les rappeurs précités ont démontré la force et l’âme de leur musique avec des albums parmi les plus brillants de la décennie. A ce palmarès non officiel, ajoutez-y désormais le quatrième album des CunninLynguists, Dirty Acres.
Figure d’un rap indépendant jamais à court d’inspiration et évitant l’écueil d’un revivalisme 90’s chiant et répétitif, Deacon et Kno, rejoints par Natti, avaient atteint le next level avec leur 3e album, A Piece Of Strange, album conceptuel brillant et dense. Le temps de 16 morceaux, les trois compères ont construit une œuvre épique et profonde, nécessitant plusieurs niveaux d’écoute, tant pour apprécier les paroles inspirées et spirituelles (sans être prosélytes) de Deacon et Natti, que la richesse des instrumentaux hypnotisant créés par les doigts d’orfèvre de Kno.
Alors, venant d’un groupe aussi réfléchi sur ses choix artistiques, le titre de Dirty Acres ne peut qu’interpeller. Acre : unité de mesure de superficie, souvent utilisée dans les pays anglo-saxons dans l’agriculture. C’est on ne peut plus clair. Cet album respire ce vieux sud des États-Unis à l’histoire nourri de sueur et de terre, d’hymnes hédonistes diaboliques et de chants religieux salvateurs, et surtout de conflits raciaux. Avec le Kentucky et la Géorgie en toile de fond (dont deux titres y sont consacrés), l’album dessine un panorama tout en nuance de ce sud agraire, quelque part entre la magie des romans de Giono, la critique sociale de ceux de Steinbeck et la contemporanéité des récents films de Craig Brewer.
Mais s’il y a une concordance artistique notable, c’est celle d’un héritage musicale, revendiqué à demi-mot : celui de la Dungeon Family, époque pré-Stankonia. Tout, de leur nom jusqu’à leur musique, reflète chez eux une inspiration directe du collectif de Géorgie. Là où ces influences étaient perceptibles dans APOS, elles sont criantes dans ce Dirty Acres. Le funk moite de « Dirty Acres » renvoie aux ambiances de Soul Food des Goodie Mob, l’atmosphère planante de « Yellow Lines » fait évidemment penser à l’esprit de ATLiens d’OutKast. Même les naïades de « Yellow Lines » et de « Wonderful » renvoient à celles des albums du duo. Si quelques doutes subsistaient, la présence de Witchdoctor, et surtout l’intro (« Never ») les balayent. Sur un piano qui évoque immédiatement celui de « You May Die » (intro de ATLiens), le griot Big Rube dépose un spoken word entre louanges au hip-hop et constat historique amer:
« The White Manifest Destiny got ’em they dirty land
But no matter how clean they shave, they got them dirty hands
My story says what history doesn’t
In the passage of my people they tried to murder all my cousins
They celebrate their Independence and ask us to forget how they abused it
But we remind them everyday coming gangsta with this music »
On insiste souvent sur la force et l’émotion des productions de Kno lorsqu’on parle des CunninLynguists ; c’est faire injustice aux qualités de rappeurs de Deacon et Natti. Leur seul défaut est d’être peut-être trop complémentaires vocalement et lyricalement, au point que la confusion est parfois de mise, même si le lyrisme spirituel de Deacon est souvent distinct de la véhémence imagée de Natti. Ce dernier, membre du groupe depuis APOS, donne un nouveau souffle au groupe. Poignant sur « Georgia » (où il parle de sa mère), son couplet sur « Valley of Death » se révèle plus efficace et tranchant :
« Man I scene obscene times before this hip-hop game, came
Like the cops that check me, left me in mate
To a system where gingerbread men are to overbake
Put to work in the dirt for a buck and quarter a day
Choppin down trees for the next prison that’s made
And separate us from slaves with thirty dollars and pay
The jailer got a tailor and an F-250
Standing on dirty acres feeling God damn filthy ».
Pour sa part, Deacon persiste dans des textes où les idées et images sont plus évoquées que finement restituées, comme dans son couplet désabusé sur « Things I Dream » :
« Since a child these thoughts lurkin in my shadows
I heard em placin wagers on how well I’d face my battles
Accelerate to adult, failed but never faltered
I’m standing upon rock that’d make powder out Gibraltar »
Le racisme (« Georgia », où Kno lâche un couplet bluffant), la pauvreté (« Dirty Acres »), les flics à la gâchette facile (« Gun »), la désillusion (« Things I Dream »), mais aussi l’apaisement apporté par le désir pour une femme (« Wonderful », « Yellow Lines »), la convivialité (« The Park (Fresh Air ») et surtout l’espoir de jours meilleurs (« Mexico »): le tableau dépeint par l’album passe de couleurs en teintes, suggérant les saisons qui passent, conditionnent et bercent la vie des habitants d’une région où les fantômes et cicatrices du passé sont encore prégnants. Kno, en maître d’œuvre, parvient à cristalliser l’ensemble de ces scènes et sentiments en composant un ensemble musical varié et cohérent. Piochant aussi bien dans le rock progressif anglais des 70‘s (pour l’intense « Valley of Death » ou le mystérieux « Things I Dream »), le folk (le déchirant « Georgia »), ou dans des ambiances jazzy et souful (« The Park (Fresh Air) », « Wonderful »), il montre ses talents de crate digger éclectique et inspiré. Kno, ou l’art de parvenir à conclure par un gospel puissant sur un sample de rock psychédélique (« Valley of Death »), ou de varier les plaisirs en conclusion d‘un instrumental (« Gun », « Dance for Me »). Une ligne directrice : l’incursion d’éléments jouées « live », des basses grasses et rondes aux guitares bluesy, pour des beats imprégné de son identité sonore. L’album se clôt d’ailleurs de manière aussi brillante que APOS par un jam avec le Club Dub sur « Mexico », éclatante démonstration d’originalité et de musicalité.
« The lies, the pain, the truth, the hurt / The music, the soul, it’s all in the dirt ». Le seul refrain du morceau éponyme parvient à synthétiser la force de cet album. Fort d’une quatrième œuvre, enrichissant une discographie sans faute, les CunninLynguists confirment leur statut de « Most Slept-On Artist of 2007 » accordé par le site OkayPlayer. Compositeurs d’un blues moderne, Dirty Acres est à classer entre le Ridin Dirty de UGK et le Soul Food de Goodie Mob. Comprenez : dans le lot des grands albums.
Tracklist
1. Never (feat. Big Rube) [prod. by Kno]
2. Valley of Death [prod. by Kno]
3. Dirty Acres [prod. by Kno]
4. Kentucky (Interlude) [prod. by Kno]
5. K.K.K.Y [prod. by Kno]
6. Wonderful (feat. Devin the Dude) [prod. by Kno]
7. Yellow Lines (feat. Witchdoctor and Phonte) [prod. by Kno]
8. The Park (Fresh Air) (feat. Chizuko Yoshihiro) [prod. by Kno]
9. Summers Gone [prod. by Kno]
10. They Call Me (Interlude) [prod. by Kno]
11. Gun (feat. Sheisty Khrist) [prod. by Kno]
12. Dance for Me [prod. by Kno]
13. Georgia [prod. by Kno]
14. Things I Dream [prod. by Kno]
15. Mexico (feat. Club Dub) [prod. by Kno]
bon commentaire. Premier passage sur ce site, ca me donne trop envie d’écouter…
Vivement l’album de Tonedeff surtout.