
Fin mars 2008, Billy X. Sunday, blogger volontairement réactionnaire de la version virtuelle de XXL, postait un billet polémique comme il l’affectionne. Le sujet? Method Man & Redman formeraient un bien meilleur duo que OutKast, consacré par le sentiment général comme LA meilleure formation en tandem du rap. Même si l’affirmation et l’argumentaire développé sont franchement discutables, le billet a le mérite de soulever un point important: avec un seul album à leur actif, Meth & Red ont imposé leur marque musicale en tant que duo à part entière. Si bien qu’aujourd’hui, même avec des carrières respectives bien remplies et hétéroclites, leur premier et unique album, Blackout!, sorti en septembre 1999, reste un des plus hauts faits de leur CV, et sans doute même plus que ça.
Amis de longue date, unis par leur passion commune pour une certaine Marie-Jeanne, le résident de Newark « Brick City » , New Jersey, et le natif de Staten Island « Shaolin » à New York, avaient tout pour faire un duo complémentaire: un goût partagé pour la verdure, mais aussi et surtout pour le rap, celui des heures interminables de freestyle dans un studio à sortir les meilleures punchlines et métaphores, balancée avec une parfaite maîtrise du flow. Un rap à la fois ludique et hardcore, porté par la complémentarité des voix des deux rappeurs, caverneuse pour Meth, nasillarde pour Red, toutes deux éraillées par les innombrables bouffées de fumer avalées pendant des années.
Conçus en majeure partie pendant le Hard Knock Life Tour, série de concerts réunissant la crème de Def Jam fin 1990’s (Red, Meth, Jay-Z, DMX), les titres de Blackout! ont sans aucun doute été marqué par cette énergie du live. Du premier au dernier track, l’auditeur prend cher sur ses tympans. Le coupable? Erick Sermon. Après avoir fait jamer des échantillons des plus grandes légendes du funk avec son comparse Parrish au sein de EPMD, Erick a trouvé une seconde vie en temps que producteur à la fin des années 90, créant un funk synthétique aux basses ronflantes et à la batterie frappante. Ses beats funkys et gras laissent rarement place à des temps morts sur cet album, entre une parfaite entrée en matière avec « Blackout! », un colossal « Tear It Off » ou un « Y.O.U. » à la syncope diabolique.
Plus proche de l’esprit du Def Squad dans le son qu’à l’atmosphère du Wu-Tang, l’album démontre une cohésion impeccable, même avec l’apport de quelques productions extérieures. DJ Scratch se met au diapason de son pote Sermon sur « 1,2,1,2 », tandis que de Gov Mattic, producteur méconnu de Brick City, apporte avec « Cheka » un excellent remake du « Microphone Checka » de Das Efx. Assez regrettable, les seuls creux viennent de RZA, pour des « Cereal Killer » et « Run 4 Cover » sympathiques sans être brillants, révélateur de sa créativité en dents de scie post-Wu-Tang Forever. Il est même grillé par son disciple Mathematics, livrant deux prods impeccables.
L’ambiance se détend à quelques rares moments (« Maaad Crew » ou le remix de « How High ») ou au contraire s’électrise. Est-ce encore utile de présenter « Da Rockwilder »? Que toute personne n’ayant jamais entendu ce beat aille immédiatement s’infliger une séance de torture devant une heure de la Roue de la fortune! Rockwilder, beatmaker protégé de Redman, a composé avec cet instru monumental l’archétype du son synthétique East coast qui sera tant de fois adulé, pompé, critiqué pendant les nombreuses années à venir. « Da Rockwilder », ou un hit sans refrain où des mecs racontent tout et n’importe quoi, mais avec une classe incroyable.
Ni vraiment obnubilés par les ronds et la réussite, ni totalement gangster ou destroy dans l’attitude, Reggie Noble et Clifford Smith apparaissent comme ils l’ont toujours été: je-m’en-foutistes, vulgaires, emplis de dérision et de références à la culture pop, sans être exclusivement des junkies no life passant leurs journées a fumer des blunts devant les programmes les plus abrutissants de la télé. Chaque égotrip cache son lot de références au rap (« Watch I bounce laughing off like Clue, HAHA »), au funk (le gimmick « tear da roof off » renvoie au titre de Clinton du même nom), à la consommation courante (« Ya bitch-ass probably wash your hands with Palmolive »), au cinéma (« Naw dawg, a broad got to be a huzzy, a hoodrat that ride like the « Bride of Chucky » »), à l’actualité (« The funk phenomenon, I’m bombin you like Lebanon, blow canals of Panama just off stamina »). Les pieds dans la rue, une main sur le blunt, l’autre sur gun, et la tête dans les nuages, les deux compères lâchent des phases qui seront maintes fois samplées, du rap (« Johnny Blaze ain’t a damn thang changed », colonne vertébrale d’un hit mafioso de Fat Joe) à la techno (« the funk phenomenon », gimmick d’un tube d’Armand Van Helden).
Ce qui préoccupe le plus Funk Doctor Spot et Shakwon, c’est la performance. Chaque morceau offre sa variation de flow et d’interprétation, du style laidback et aérien de « How High » à la virtuosité de « Y.O.U. ». Les quelques invités de l’album ne prennent pas la concurrence des deux M.C.’s à la légère, offrant des posse cut déclinés sous trois cercles de proches: New Jersey (« Dat’s Dat Shit » avec Young Zee et le trop rare Jamal a.k.a. Mally G), Staten Island (« Run 4 Cover » avec Street Life et Ghostface Killah), et enfin Def Jam, pour un incroyable « Four Seasons », invitant la star en pleine ascension de l’époque, Ja Rule, et surtout un LL Cool J en pleine forme, annonçant un The G.O.A.T. qui tiendra, un an plus tard, toutes ses promesses. Le vétéran offre un couplet qui bouffe royalement ses trois collègues de label:
« I knew my longevity confuse ya
Big paper game, come on run into these flames
Recognize the power of the royal King James
Phantom Menace, that’s why niggas make faces like they drinking Guinness
When they realize I’m not finished »
Redman et Method Man étaient déjà, avant cet album, les favorite rappers’ favorite rappers. Featurings de renom, ayant posés avec les plus grands (Meth est quand même le seul rappeur invité sur Ready to Die de Biggie, tandis que 2Pac, en plein conflit East/West, conviera les deux lascars sur All Eyez On Me), les collaborations de ces deux « brothers from another » qui feront suite à cet album seront très souvent des invitations en tandem, de D’Angelo à Mystikal, de Missy Elliott à Limp Bizkit. Un film stupide et poilant et des feats avec des popstars leur permettront de devenir des icônes dépassant le simple cadre du rap, participant largement à faire passer le rap pour un mouvement cool et fun, même dans ses excès verbaux ou végétaux.
« Do you want to get hiiiiigh, maaaaan ? »
Tracklist
1. A Special Joint (Intro) [produced by Reggie Noble]
2. Blackout [produced by Erick Sermon]
3. Mi Casa [produced by Erick Sermon]
4. Y.O.U. [produced by Erick Sermon]
5. 4 Seasons (feat. LL Cool J, Ja Rule) [produced by Erick Sermon]
6. Cereal Killer [produced by RZA]
7. Da Rockwilder [produced by Rockwilder]
8. Tear It Off [produced by Erick Sermon]
9. Where We At (Skit) [produced by Reggie Noble]
10. 1,2,1,2 [produced by DJ Scratch]
11. Maaad Crew [produced by Erick Sermon]
12. Run 4 Cover (feat. Street Life, Ghostface Killah) [produced by Rza]
13. The ? [produced by Reggie Noble]
14. Dat’s Dat S**t (feat. Mally G, Young Zee (Outsidaz)) [produced by Mathematics]
15. Cheka [produced by Gov Mattic]
16. Fire Ina Hole [produced by Mathematics]
17. Well All Rite Cha [produced by Erick Sermon]
18. Big Dogs [produced by Erick Sermon]
19. How High (Remix) [produced by Erick Sermon]